Mercredi 26 décembre 2007 3 26 /12 /Déc /2007 19:41

La couleur des fleurs

S'est fanée, hélas!
Tandis que, le regard perdu,
Je pense à la fuite de mes jours
Dans la nuit où il pleut sans fin.
 
Ono no Komachi
 
Les fleurs des orangers amers éclosent,
Blanches, blanches fleurs.
Pointues les épines des orangers amers;
Vertes, vertes aiguilles.
M'ont fait pleurer les orangers amers,
     Tous, tous m'étaient doux.
Les fleurs des orangers amers éclosent,
Blanches, blanches fleurs.
 
chanson pour enfants de Hakushu Kitahara.
 
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     Après onze heures d'avion et deux heures de minibus, puisque le chauffeur du taxi collectif qui nous emmenait de l'aéroport du Kansai à Kyôto avait pour on ne sait quelle raison décidé de faire un détour par Nara, ce fut un vrai soulagement que d'arriver au ryokan Karatachi.
 
Accueillis par une jeune femme toute ronde qui immédiatement appela: "O Kâ-san!" ("Mère!"), nous vîmes arriver la maîtresse des lieux, la soixantaine poudrée de blanc ce qui lui donnait un teint légèrement crayeux assez surprenant.

Comme nous l'apprîmes plus tard elle se nommait Yasuko, sa fille Mikayo. Le soir une petite fille d'environ cinq ans, Karen, s'ajouta au duo de nos hôtesses. Cette dernière ne ratant jamais une occasion de faire étalage de son savoir débutant en anglais qu'elle apprenait au cours du soir pour enfant

Le ryokan était petit mais clair et coquet. Le "lobby" était meublé d'une table basse entourée de deux fauteuils et d'un canapé recouvert d'une serviette sur laquelle était couché la plupart du temps un des deux animaux de la maisonnée, une petite chienne nommée Komachi.

Ce nom avait été choisi en référence à une illustre poétesse de l'ère Heian, Ono no Komachi. Considérée comme l'un des "six génies poétiques" de l'époque ses poèmes parlent de passion amoureuse, de solitude, de déception. Inconnue, sa vie a donné lieu à des légendes et a été le sujet de plusieurs pièces de théâtre de Nô. Très belle elle aurait eu de nombreux amants et l'histoire la plus célèbre qu'on raconte à son propos est celle de sa relation avec un courtisan nommé Fukakusa. Lui ayant promis de devenir son amante s'il lui rendait visite cent nuits de suite elle tomba dans la folie et mena une vie misérable après que Fukakusa soit mort dans une tempête de neige en venant lui rendre visite pour la centième fois.

En ce qui la concernait la petite chienne, timide, blottie sur le canapé évoquait plus l' Ono no Komachi déchue, sur la fin de sa vie que l'amoureuse légendaire aux passions flamboyantes.
 
L'autre "petto", animal de compagnie, était une chatte toute ronde, à la fourrure noire parsemée de touffes dorées du plus bel effet, le cou cerclé d'un collier à clochette. Elle aussi portait un nom illustre, Nene, nom d'enfance de Sugihara Yasuko qui allait devenir dans la deuxième moitié du seizième siècle l'épouse de Toyotomi Hideyoshi, homme si laid qu'il avait été surnommé Saru, le singe, mais grand guerrier qui avait presque unifié le Japon à sa mort en 1598.

La chatte Nene, elle, resta quasi invisible pendant tout notre séjour, sa présence seulement manifestée par le tintement de sa clochette et quelques miaulements, probablement peu désireuse d'affronter Komachi qui, chaque fois que la chatte approchait, se mettait à gronder retrouvant alors le caractère exclusif et impétueux de son antique homonyme. Cette jalousie devait être ancienne, encore accentuée par les succès médiatiques de Nene qui avait eu droit aux honneurs d'un mensuel entièrement consacré aux chats dont la livraison de novembre était posée sur la table basse. On pouvait y lire un petit article consacré à la belle Nene agrémenté d'une photo sur laquelle elle posait dans les bras de sa maîtresse.
 
Un ordinateur portable avec accès internet reposait aussi sur cette table, point de ralliement vespéral des voyageurs en mal de communication, outil indispensable du blogueur. Le reste du mobilier comprenait un poste de télévision , un appareil à karaoke, un piano quart de queue et aux murs des éventails et un tableau représentant une maison traditionnelle peint par un ami de Yasuko-san.
 
Après les salutations un thé vert accompagné d'une friandise nous fut servi dans une des deux chambres réservées, celle du rez-de- chaussée, assez spacieuse (8 tatami), un paravent dans un coin, un vase de lys et un shamisen rangé dans son étuit garnissant le tokonoma.

C'est aussi dans cette chambre que chaque matin nous fut servi le petit déjeuner au grand dam de ses deux occupants réveillés par une Mikayo-san énergique quinze bonne minutes avant l'heure choisie. Désagrément vite oublié devant le spectacle coloré de la table basse recouverte de multiples plats remplis de bonnes choses. Le festin du matin avec riz, poisson, légumes, fruits et bien sûr du thé vert. Chaque jour un peu différent de la veille. Que de travail! Yasuko-san devait d'ailleurs avouer plus tard se lever à cinq heures chaque matin.
 

Assez repus pour affronter une journée de visites, toilettés et vite habillés, en nous chaussant dans l'entrée nous aperçûmes un jour une curieuse paire de geta, ces socques que portaient autrefois les japonais. Celles-ci avaient bien quinze centimètres de hauteur et l'avant de la semelle était taillé en biseau. Yasuko-san nous apprit qu'elles se nommaient dekobo et étaient typiquement utilisées par les maiko, les apprenties geisha.
 
Un shamisen, des geta de maiko, toutes ces références culturelles... Notre hôtesse avait-elle été maiko dans sa jeunesse, menant maintenant une existence de propriétaire de ryokan?

C'est ce que Yasuko-san devait nous confirmer plus tard. D'ailleurs le jour où Agnès, l'unique membre féminin de notre groupe, décida de porter pour la journée le kimono qu'elle avait acheté, Yasuko-san fit appel à une de ses connaissances, "professeur de kimono" pour la réalisation du noeud de l'obi. En effet étant donné la nature de la ceinture choisie sa confection était délicate et demandait une assistance très "technique" du type de celle dont bénéficient les maiko.

Ce fut un grand remue-ménage avec allées et venues, déballages de boîtes en cartons contenant obi et divers accessoires sentant fort la naphtaline avant que le sensei, le professeur que Yasuko-san était allé quérir en voiture, ne résolve le problème ardu du nouage de l'obi.
 
Dans cette ambiance de douceur et d'harmonie familiale, un soir, après le bain rituel dans l'odoriférante baignoire en bois de cèdre, parlant de choses et d'autres Yasuko-san nous expliqua l'origine du nom de son ryokan. Elle était née à Kyôto dans une maison qui donnait sur un des plus jolis jardins de la ville, le Shôsei-en encore appelé Kikoku-tei car plusieurs de ses haies étaient plantées de karatachi. Quel rapport nous direz- vous? Le kanji, caractère chinois, signifiant karatachi est aussi utilisé dans le nom kikoku-tei.

Cet arbuste, appelé en botanique Poncirus trifoliata, répond au nom d'oranger amer du Japon bien qu'il soit originaire de Corée et de Chine. Ses fruits ne sont pas comestibles et ses fleurs blanches, odorantes sont protégées par de redoutables épines avertissant les passants qu'on ne "touche qu'avec les yeux"!
 
C'était donc en souvenir de son enfance que Yasuko-san avait choisi ce nom mais, comme tous les autres signes déjà rencontrés depuis notre entrée dans ce ryokan ne nous disait-il pas beaucoup plus sur celle qui avait façonné ce lieu?                                                                                                                                                              

Philippe.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                  

Par Yokoso
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